Récits de naissance

Les Trois mousquetaires (suite et fin!)

30 août 2016
Lucie Bataille Accompagnante photographe naissance Montreal
Lire la première partie du récit

Quand même la pizza ne suffit plus…

Mais entre temps, les choses ont changé. Xavier est revenu à peine 5 minutes après le début de la séance de tire-lait, et déjà, je sentais des nerfs se coincer violemment dans mes jambe et fesse gauches, tout comme à mon premier accouchement. Lorsque mon mari m’a proposé une pointe de pizza, j’ai décliné son offre sous le regard amusé de Karine, qui s’est exclamée : « Tu salivais à l’idée d’en manger une y’a même pas 5 minutes! »

À 21 h 45, après seulement 15 minutes de tire-lait, je n’endurais plus ce pénible engourdissement. Les contractions étaient certes douloureuses, mais mes nerfs coincés leur faisaient écran. Je me suis levée d’un bond et j’ai solennellement annoncé : « Bon, moi, je me retire dans mes quartiers. » Et c’est sans me préoccuper de la réception de ma motion que je me suis dirigée vers la chambre Colibri.

Mon premier réflexe a été de me coucher sur le côté, mais la douleur était insoutenable, alors mon deuxième réflexe a été de rectifier le tir en me mettant à quatre pattes. C’était définitivement la position qui me faisait le moins souffrir. Mais en même temps, je trouvais épuisant de rester ainsi positionnée et je désirais me ménager. Mon premier accouchement avait duré 17 heures. Je savais bien que celui-ci serait fort probablement moins long, mais je me voyais tout de même y passer la nuit, donc je tenais à garder intègres mes forces le plus possible.

Comme une bête qu’on ampute

Mais la douleur est instantanément devenue si aigue, si spectaculaire, que j’en ai perdu la force de supporter le poids de mon corps sur mes bras. Je me suis couchée sur le côté et j’ai bougé, bougé. Bougé comme un poisson agonisant sur la rive, comme un enfiévré en plein délire. J’étais possédée. Je n’avais plus le contrôle de mon corps, qui a adopté la roulade comme mécanisme de défense contre ce mal. Ainsi, toute crispée, dans un silence menacé d’être brisé à tout moment, j’ai fait d’incessants 180 degrés sur le grand lit de la Chambre Colibri. Moi qui ai mis au monde Lilianne dans un silence absolu, moi qui suis reconnue pour mon endurance à la douleur, j’ai alors douté de moi. Je me souviens m’être carrément dit : « Si c’est de même pendant 8 heures, je vais hurler comme une bête amputée et ils ne sauront juste pas quoi faire avec moi! »

Derrière moi, Xavier, désireux de poser le bon geste, me massait la fesse gauche au meilleur de ses capacités et Karine mettait également la main à la pâte en s’occupant de ma cuisse endolorie. Mon corps était carrément en état de choc par la soudaineté et l’intensité de ce travail, et cet état se manifestait à travers mon ventre qui bounçait sans relâche sous la gouverne des contractions. Karine regardait du coin de l’œil ma panse rebondir dans tous les sens. Elle n’a dit mot, mais elle se doutait bien que le travail avançait bien. Très bien. Très, très bien. Elle m’avait vu accoucher une fois et elle savait que pour que je sois dans un tel état, c’était parce que la douleur avait atteint un paroxysme qui ne se dénouerait qu’avec une délivrance extrêmement imminente. Elle m’a gentiment proposé de faire un examen du col.  Je lui ai dit qu’avant, je préfèrerais passer quelques minutes à quatre pattes, pour me soulager un peu. Une fois dans ma position privilégiée, j’ai ressenti une timorée envie de pousser. Mais, pour moi, il était clair que c’était parce que j’avais une selle à passer — ce qui n’était pas faux d’ailleurs — alors j’ai expliqué le tout à Karine dans un langage direct et concis et elle m’a répondu: « Ah, oui, tu dois avoir une selle à passer, vas-y… » Elle avait alors joué les convaincues, mais, elle me l’a avoué après coup, elle avait un drôle de pressentiment…

Un peu de sensationnalisme

Bien attablée sur le siège de toilette, j’ai contracté mon anus dans le but de faire descendre la fameuse selle qui s’est avérée plus imaginaire qu’autre chose. C’est là que j’ai senti ma vulve se boursoufler sous la pression… d’une tête! Je me suis alors imaginée donner naissance sur la bol de toilette, comme dans une émission sensationnaliste du genre Enceinte sans le savoir.  Non, il fallait me lever, et rapidement. J’ai essayé une fois. Deux fois. Trois fois. Je me suis alors dit que si à la prochaine tentative je ne réussissais pas, je hurlerais pour qu’on vienne vite me chercher. Heureusement, la quatrième fois fut la bonne. Je suis sortie précipitamment de la salle de bain en marchant comme un cowboy prêt pour l’aventure en disant à Xavier, qui m’attendait juste l’autre côté de la porte, et à Karine: « J’PEEEEENSE QU’YÉ LÀ!!!! » En une fraction de seconde, ma sage-femme a installé un oreiller sur le bord du lit et est revenue vers moi pour me suivre de très, très près, toute courbée, la main proche de ma vulve.

Lucie Bataille Accompagnante photographe naissance MontrealJ’ai grimpé sur le lit à l’aide d’un petit trépied, j’ai laissé tombé mes avant-bras sur le fameux oreiller placé en vitesse par Karine et je suis partie à rire. À ce moment-là, je ne souffrais plus du tout : j’étais sur l’adrénaline! En à peine quelques minutes, à 22 h 27, mon gros bébé de 8 livres 11 onces est sorti devant nos mines béates et béantes. Nous n’en revenions pas! Bébé aussi d’ailleurs a été pris de court : il a pris un bon trente secondes à respirer et a affiché un air complètement décontenancé durant trois-quarts d’heure. Karine nous a donc mis immédiatement en peau-à-peau pour que la transition, aussi brutale fut-elle, reprenne des couleurs douces, pastelles.

Parce que toute bonne histoire finit sur un punch

Vers 22 h 37, mon placenta est sorti en lotus. Curieux ensuite de découvrir à quoi ressemble le sachet d’amour d’un nouveau-né, nous avons ouvert les couvertures dans lesquelles Jules était emmitouflé et nous avons tassé son cordon pour y entrevoir… une vulve! Nous avons tenu une seconde de silence, que Xavier a brisé en affirmant : « C’pas un pénis ça! » J’ai immédiatement enchainé en rétorquant, à l’intention de Karine : « C’t’une fille?!?!?! » Comme si j’avais besoin de son avis de professionnelle, comme si elle était plus capable que moi de différencier un pénis d’une vulve! Elle a souri, avant de dire : « J’avais hâte que vous le découvriez par vous-même! » Elle avait effectivement remarqué le sexe de notre bébé plus tôt en l’enroulant dans les couvertures, mais avait préféré attendre que notre fille nous dévoile elle-même son doux secret.

C’est donc dans une bonne humeur extrême que nous avons fait le tour de notre bottin téléphonique. Tous nos proches ont été bien surpris de la rapidité des choses, surtout mes parents d’ailleurs, qui venaient tout juste de récupérer Lilianne chez les gardiens. Mais la nouvelle du changement de sexe a assaisonné l’annonce d’une épice des plus goûteuses. Nous avons été très heureux d’accueillir vers minuit à la maison de naissance mes parents et notre belle Lilianne qui, du haut de ses deux ans, ne réalisait pas vraiment ce qui se passait : pourquoi l’avait-on ainsi levée en plein milieu de sa nuit? Il lui aura fallu une bonne vingtaine de minutes pour sortir de sa torpeur et pour montrer de l’intérêt à sa petite sœur alors sans nom.

Lucie Bataille Accompagnante photographe naissance MontrealUne fois la visite partie et la sage-femme rentrée chez elle, nous avons ressorti nos listes de prénom. Mais entre Céleste et Mandoline, la lutte fut chaude. Nous les trouvions tous les deux très beaux et ils avaient des charmes distincts qui nous empêchaient de trancher. Céleste, c’était le prénom de l’une des filles de Karine et l’idée d’honorer la femme qui a « mis au monde » nos deux filles nous plaisait beaucoup. Quant au prénom Mandoline, il me faisait vibrer depuis ma plus tendre enfance. Je l’avais entendu pour la première fois grâce au téléroman Bouscotte signé Victor-Lévy Beaulieu, auteur bas-laurentien par excellence. Comme nous prévoyions à ce moment-là retourner vivre dans la région métropolitaine dans la prochaine année, faire porter à notre fille un prénom qui nous ramènerait sur les plages du Bas-du-Fleuve maculées de cadavres de crabes et d’algues était une option que nous envisagions avec bonheur. Nos cœurs avaient trop de difficulté à faire leur choix, alors, gentlemen, ils ont cédé leur place à nos têtes, qui ont utilisé un système des plus rationnels pour se décider. « Céleste Cicchino » est une combinaison de mots tout de même ardue à prononcer. C’est donc l’âme remplie de poésie que nous avons décidé de nommer notre petite perle Mandoline.

D’Artagnan-e

En 2012, j’avais à peine fini d’expulser le placenta qui avait alimenté Lilianne durant neuf mois que j’avais déjà hâte d’accoucher à nouveau. Le même sentiment m’a immédiatement habité après la naissance de Mandoline, qui ne s’est vraiment pas déroulée comme je l’espérais au départ, mais qui fut

EX

TRA

OR

DI

NAIRE.

Je n’ai certes pas eu mon accouchement à l’italienne. Nous étions même en désavantage numérique, car normalement le père, la mère et deux sages-femmes forment le groupe présent pour l’accueil du poupon. Mais mon accouchement a été si précipité que Karine n’a jamais eu le temps de prévenir Johanne. Ainsi, Xavier, Karine et moi, nous nous sommes serrés les coudes, en bonne équipe soudée. Nous étions Athos, Porthos et Aramis.

Et d’Artagnan, lui?

Il se cachait derrière les magnifiques traits de Mandoline. De Mandoline Marguerite Célane Foisy Cicchino.

 Véronique, maman de Mandoline, 17 mois

Crédit photos : Lucie Bataille Photographie

Articles que vous pourriez aimer

Aucun commentaire

Laisser un commentaire