Récits de naissance

La naissance de Makena, le 11 février 2016

17 mai 2016

Je trouve qu’on apprend rarement quoi que ce soit de pertinent dans les revues de compagnies aériennes. Sauf dans celle que j’ai feuilletée en décembre à mon retour d’Espagne, alors enceinte de 32 semaines. Dans un article faisant l’éloge de certaines peuplades qui, à travers le globe, battent des records de longévité, j’ai appris que les Japonais ont un mot pour désigner « ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue » : ikigai.

11 février, 1 h 30 du matin, 37 semaines et 5 jours

Des douleurs en tout point semblables à celles que j’éprouve pendant mes règles m’ont réveillée. Tout ensommeillée, je me suis servi un verre d’eau, me suis demandé quoi faire. Monoparentale depuis le début de ma grossesse, je suis allée réveiller ma grande chum venue du Mexique pour m’accompagner dans cette aventure, qui dormait dans la chambre à côté. « Jess, j’ai des contractions… » En moins de deux, j’ai sorti mon document intitulé « Quand appeler votre sage-femme? ». Ce n’est hélas pas un mythe : tout ce qu’on nous dit pendant les consultations et les cours prénataux, on l’oublie le moment venu.

Ma fidèle amie tentait tant bien que mal de minuter mes contractions à l’aide du chronomètre de mon cellulaire, qu’elle n’avait même pas eu le temps d’apprivoiser. On a rapidement constaté que le bain chaud ne diminuait ni la fréquence des contractions, qui revenaient aux 2 minutes, ni leur longueur, de 30 à 45 secondes, ni leur intensité, qui m’empêchait déjà de parler. « Jess, appelle la sage-femme! Appelle ma mère! ».

À partir de cet instant, tout est flou dans ma mémoire. Ma mère est arrivée, suivie de peu par ma sage-femme, qui a disposé son matériel en prévision d’une naissance à domicile. Existe-t-il un meilleur lieu pour donner la vie, que celui où on l’a conçue? Les minutes passaient et se ressemblaient toutes, dans mon état d’esprit altéré par les hormones. Je me rappelle m’être écriée, entre deux contractions : « Ah nooon! Je ne pourrai plus aller à mes cuisines collectives pour futures mamans! ». J’étais bien, enceinte. Je n’étais de toute évidence pas prête à accoucher, à faire le deuil de ma bedaine et à mon statut de femme enceinte… mais la nature faisait son travail et le mien continuait sans relâche. Ma sage-femme, bienveillante, m’invitait à prendre différentes positions : dans le bain, sur la toilette, allongée sur le lit, appuyée sur le ballon d’exercices.

Vicki Makena 3Dans les semaines précédentes, étourdie à l’idée de « devoir » choisir une méthode ou une autre pour réduire la douleur, j’avais décidé que mes propres ressources intérieures me suffiraient à la gérer. Or, dans le feu de l’action, les compresses d’eau chaude, dont ma mère s’était auto-attribué la gestion, m’ont aidée pendant plusieurs heures. Lorsque je sentais venir une contraction, de moins en moins capable d’articuler des phrases décemment, je lâchais des « Chaud! Chaud! CHAUUUUD! » impatients pour signifier mon besoin urgent d’un renouvellement de compresse. Pauvre maman, qui devait gérer la température de l’eau, alterner les débarbouillettes, les essorer et me les tendre à temps!

Au deuxième examen – je ne suis pas interventionniste et ma sage-femme a respecté mes préférences – j’étais dilatée à 6 centimètres. Je ne me rappelle rien des 4 derniers, sinon que j’ai vomi comme jamais auparavant dans ma vie. Quelle étrange sensation que d’en venir à apprécier les vomissements pour leur effet atténuant la douleur des contractions! C’est à ce moment que j’ai véritablement compris le sens de l’expression « ça change le mal de place ».

Après un laps de temps qu’il m’est impossible de quantifier, on m’a annoncé que ma dilatation était complète et qu’il était temps de pousser. Ma sage-femme m’a installée sur le banc de naissance, entre les jambes de ma mère assise sur le lit et dont je pouvais ainsi saisir (non, tordre) les mains à souhait. Mes amis, le banc de naissance est une merveilleuse invention qui favorise l’ouverture du bassin mais qui, sachez-le, est fort inconfortable pour le popotin et qui, le comble, cause des papillons dans les jambes! Cela m’irritait au plus haut point mais personne n’a fait de cas de mon humeur.

La deuxième sage-femme et sa collègue aide-natale sont arrivées. Je les ai à peine saluées tellement j’étais absorbée par le moment présent. La douleur était devenue complètement différente. Je sentais mon corps s’ouvrir, mon bébé descendre vers la sortie, vers sa vie. Lorsque j’ai entendu « Vicki, on voit la tête! », j’ai baissé le regard vers le miroir posé sous moi, et n’ai vu qu’une tache foncée de la taille d’une pièce de 10 sous. « Quoi, c’est ça voir la tête?! », ai-je pensé, irritée de plus belle. Je me demandais si je poussais bien, comme il faut. Pousser, mais pousser comment? Comme pour aller aux toilettes? Quand on n’a jamais poussé un bébé de sa vie, le mode d’emploi n’est pas une évidence!

Vicki Makena 211 février, 15 h 12

Après 14 heures de travail (officiellement 8 heures, car les sages-femmes, ces coquines, ne comptent qu’à partir de 3 centimètres de dilatation), incluant une poussée de 50 minutes, j’ai donné la vie à mon fils. Une double surprise, celle de sa naissance somme toute hâtive compte tenu que son terme n’était prévu que deux semaines plus tard, et celle de son sexe, qui m’était jusque-là inconnu. Il m’a été mis dans les bras, couvert d’un petit drap de flanelle; je l’ai collé contre moi et lui ai dit « Allô » plusieurs fois, hébétée. La nouvelle grand-maman pleurait et reniflait, et Jessica, qui prenait des photos à ma demande, faisait de même. Les sages-femmes s’affairaient à je ne sais quoi. À cet instant, je me rappelle d’avoir constaté, ni triste, ni joyeuse, mais avec une perspicacité étonnante (!), que ma vie ne serait plus jamais la même.

Je me suis levée, chancelante, le cordon blanc et bleu me reliant à mon garçon, et me suis allongée sur mon lit pour apprivoiser ce petit être tout chevelu qui venait de terminer, lui aussi, un marathon. J’étais devenue maman. Mon bébé, mon fils, mon ikigai. Ce qui fait que ma vie vaut la peine d’être vécue.

Au moment d’écrire ces lignes, l’hiver tire à sa fin, fiston a 2 mois et demi, mon corps s’est guéri de son passage, et… je change les couches (lavables) en un temps record. Et surtout, je ressens une gratitude infinie de pouvoir à mon tour être maman, un rôle si commun, si banal, mais en même temps si grandiose!

— Vicki, maman de Makena*, 3 mois.

*nom fictif

Crédit photos : Lucie Bataille Photographie

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